Balle au pied ou rasoir en main, Lyazid Makhlaf est un amoureux du beau geste. Il rêvait d’une carrière de footballeur, il est devenu barbier comme son père. D’Alger au boulevard Barbès, itinéraire d’un enfant du ballon rond.

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Lyazid Makhalf (3e, bas, gauche) sous les couleurs du Mouloudia Club d’Alger.

A l’époque on comptait les barbiers sur les doigts d’une main. Lyazid Makhlaf était seul dans le 18e arrondissement de Paris. « Les vrais barbiers commencent par la pratique du métier et ne sont pas des coiffeurs qui se sont perdus », lance-t-il, un soupçon d’ironie dans la voix. « Aujourd’hui on apprend à tenir une tondeuse et on se dit barbier. Tous les hommes peuvent se définir comme tel dans leur salle de bain dans ce cas. Ce n’est pas parce que tu foules un terrain le dimanche matin que tu peux te déclarer footballeur. »

« Le Barbier du bonheur »

Lyazid Makhlaf est né à Alger il y a quarante-trois ans. Dès son plus jeune âge, ses journées sont rythmées par l’école et le football. Licencié au Mouloudia Club d’Alger, club le plus populaire de la ville, milieu de terrain de formation, ses qualités techniques entretiennent son espoir de poursuivre dans cette voie. Mais à quatorze ans, à la sortie du collège, c’est sans passer par le stade que Lyazid regagne le salon familial. Il y empoigne son premier rasoir, y saisit sa première paire de ciseaux, travaille comme apprenti sous l’œil attentif de son père, le « Barbier du bonheur », du nom du salon algérois qu’il tient depuis toujours.

C’est sur le visage de son père, abîmé par ses coups de rasoir maladroits, qu’il fait son apprentissage. « Il ne disait rien, saignait souvent, observait l’évolution de mes gestes dans le grand miroir du salon », raconte Lyazid. Au bout de six mois, il s’occupe des clients de son père qui eux aussi jouent le jeu, sans crainte. La passion le gagne. Il a quinze ans et fait tourner la boutique lorsque son père s’absente. Taille, coupe, se fait même sa propre clientèle d’habitués et à la fin de la semaine, paie les barbiers du salon.

Rêves de foot dans la banlieue toulousaine

Mais ses rêves d’adolescent sont ailleurs. C’est une vie de footballeur qui se dessine dans la tête de Lyazid lorsqu’il quitte Alger en 1991. « Lorsque tu arrives en France, si tu n’as pas de rêve, pas de métier, c’est le début de la galère ». Lyazid n’hésite pas à dire que le football l’a sauvé, le travail aussi. « En vingt-cinq ans ici, je n’ai chômé que trois jours », affirme-t-il, sans prétention. Il débarque alors à Toulouse, hébergé par l’une de ses sœurs. Tout juste majeur il n’a qu’une idée en tête : jouer au football. « Il faut replacer cette idée, un peu folle aujourd’hui, dans le contexte de l’époque. L’état d’esprit était différent, la culture du football était différente. Il fallait connaître du monde si tu voulais percer. »

Lyazid doit lutter seul. Quelqu’un repère pourtant le talent du jeune algérois fraîchement débarqué. Un vieil homme, « fou de football », qui venait observer les jeunes du quartier Bagatelle à Toulouse, se souvient Lyazid. Monsieur Martinez. Sorte d’ancêtre des agents de joueurs. Venu lui parler après un match, il le présente à l’entraîneur du club de Tournefeuille, dans la banlieue toulousaine. Il l’emmène à l’entraînement, et le ramène chez lui après les séances. Le visa de Lyazid va expirer, l’expérience tourne court, il est obligé de monter à Paris. « J’aurais pu gravir les échelons, je savais que je pouvais aller loin, mais c’est le destin », lâche-t-il résigné.

Paris est magique, Alger libéré

C’est par le train, le visage imberbe, la chevelure hirsute, qu’il gagne Paris le 31 juillet 1992. Lyazid passe les trois premiers jours à visiter la ville, s’imprègne des odeurs et des sons de la capitale, prend le pouls. Au quatrième jour, au hasard de ses pérégrinations, il entre dans un salon de Barbès, dans le 18e arrondissement de Paris. Pour le tester, le gérant lui propose de s’occuper du prochain client qui entre. Lyazid s’exécute. Il restera cinq ans. Le samedi les banlieues descendent à Barbès pour se faire couper les cheveux et raser la barbe dans le salon de Lyazid. L’absence de concurrence lui permet de gagner sa vie. Ce malgré la précarité des débuts, et le traitement réservé aux nouveaux arrivants. « Lorsqu’on sait que tu arrives tout droit d’Algérie, ou d’ailleurs, que tu n’as pas encore de situation stable, on a tendance à profiter de toi. Mais soit je bossais, soit je rentrais au pays ». En 1996, pour la première fois depuis 5 ans, il retourne sur ses terres algéroises. Ses parents sont restés là-bas. C’est à cette occasion qu’il fait la rencontre de celle qui partage aujourd’hui sa vie.

Mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf arrive. Après vingt ans d’attente, le Mouloudia Club d’Alger remporte le championnat. Emmené par le jeune Rafik Saïfi, le club algérois libère des dizaines de milliers de Chnaouas[1], supporters frustrés par l’attente d’un nouveau sacre. Lyazid se marie cette année-là. Il navigue de salon en salon, fait ses armes, tente de se faire un nom. Après une expérience à Versailles, chez le ponte de la barbe, Jacky Garnier, meilleur ouvrier de France, il décide, sur les conseils de sa femme, de lancer sa propre affaire. Il installe donc coupe-choux, rasoirs, ciseaux, savons et autres huiles de rasage au 65, rue Ramey, dans le 18e de ses débuts. Les premiers temps sont difficiles. Un client ou deux par jour. Aujourd’hui le carnet de rendez-vous ne désemplit pas et Lyazid a déménagé dans un local plus grand, à quelques mètres du premier.

D’un rêve à l’autre

Dans les années 90, Lyazid était supporteur de l’Olympique de Marseille. C’était une autre époque. Il n’adhère pas à la culture foot-business actuelle. « Le football d’aujourd’hui se résume à une bourse. Le CAC 40. Un match à la télévision ressemble plus à une vente aux enchères ». Il ne regarde plus les retransmissions télévisées des matches. Mais il n’arrivera jamais à couper ce cordon invisible qui le relie à ce sport qui l’a fait tant rêver. Lyazid rechausse les crampons chaque dimanche. Il a pris une licence vétéran et porte cette année les couleurs du Club Pouchet Sport, club du 17e arrondissement. Un besoin de continuer à faire fonctionner les jambes. La tête aussi. Une manière de laisser le rêve de son père quelques instants de côté, et de se consacrer au sien.

M.R

[1] Chnaouas veut dire « chinois » en algérois. Ce surnom fait référence au nombre de supporters du Mouloudia.

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