En 1991, des joueurs de la sélection nationale albanaise profitent de rencontres de qualification pour l’Euro 92 pour fuir l’instabilité politique d’un pays en pleine révolution. Adrian Suka, milieu de terrain du Dinamo Tirana, fait partie de la liste qui affronte la France à Paris, le 30 mars. Alors que l’arbitre donne le coup d’envoi au Parc des Princes, puni d’avoir déclaré à télévision française son aversion pour le régime en place, il est sur le banc. Au lendemain de la rencontre, en route pour Nantes, une nouvelle vie s’offre à lui.

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Adrian Suka, reçoit dans son bureau de responsable des sports de la mairie de Saint-Gratien, dans le Val d’Oise. Placardée au mur, une mosaïque de photos : sa femme, ses trois filles, des souvenirs de plusieurs excursions sur le Mont-Blanc, sa vie après le foot, et puis, dans un coin, un cliché de l’ex-international albanais, de dos, immergé dans une piscine qui fait face à la mer.

La photo a été prise en 2013 à Dürres, ville située sur une petite péninsule du littoral adriatique de l’Albanie, à deux heures de la capitale Tirana à l’époque, vingt minutes aujourd’hui. Ville d’origine d’Adrian Suka. Si la piscine est le reflet de la démocratie, lui passe sa jeunesse dans la mer, côté sauvage, celui qu’il préfère. C’est aussi le souvenir de son père, engagé dans la marine marchande, qu’il ne voit pas beaucoup.

Une mer dans laquelle il se jette avec ses jeunes coéquipiers du Klubi Sportiv Lokomotiva Dürres après chaque entraînement, de mars à novembre, peu importe le temps. Adrian y fait toutes ses classes, jusqu’à son entrée à la fac et l’appel de la capitale.

Sa mère, professeure d’histoire-géo, fait de l’éducation d’Adrian et de sa sœur une priorité. Il aspire à devenir professeur d’éducation physique. Il évolue jusqu’alors en première division à Dürres mais au moment de rejoindre l’Université de Tirana, il est transféré au Dinamo. Il suit des cours de physiologie, et de biomécanique, utiles dans sa pratique du foot et assiste également aux cours d’éducation communiste, de Marx, Engels, Lénine et Staline, dont il ne garde pas de grands souvenirs.

En 1986, Adrian a 19 ans et remporte le championnat albanais avec le Dinamo Tirana, grâce à une différence de buts favorable. Pas encore professionnel, il découvre la Coupe des Clubs Champions. Un tour préliminaire face au Besiktas Istanbul. Défaits 2-0 au match aller à Istanbul, les joueurs du Dinamo seront battus 0-1 au retour. Au-delà du résultat, Adrian se souvient du chemin menant de l’hôtel au stade à Istanbul, de la foule compacte qui appuie sur les parois du bus qui ne demandent qu’à céder. Une heure pour faire deux kilomètres. De grands frissons.

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Le choix de l’exil

Adrian ne le cache pas, bien aidé par sa condition de footballeur dans l’Albanie communiste post-dictatoriale et bientôt démocrate, avec un d minuscule, il se classe plutôt dans la couche aisée de la population. Plus qu’une nécessité économique, sa décision de quitter le pays émane surtout d’une envie de liberté. Un refus de céder au totalitarisme et d’adhérer aux idées du régime en place.

Si le pays ne vit plus en complète autarcie depuis la mort du terrifiant, mégalomaniaque et non moins paranoïaque Enver Hohxa, la relève n’est guère plus réjouissante et le pays reste replié sur lui-même. La révolution éclate au début de l’année 91. Le nouveau chef d’état, Ramiz Alia, tente d’assouplir le régime, mais il est trop tard. La population a pris les choses en main. La statue de l’ex-dictateur Hoxha est mise à terre et des heurts entre pro et anti-communistes éclatent à Tirana.

La discrétion n’est plus vraiment de mise lorsqu’Adrian prend la décision de quitter l’Albanie. Le jeudi 28 mars 1991, alors qu’il s’apprête à rejoindre Paris avec la sélection, près de quarante personnes sont venues lui dire au revoir à l’aéroport de Tirana. Il n’est pas le seul à prendre part à cette première vague de départs souvent précipités.

Quant à savoir si la décision de ne pas revenir au pays avait été concertée avec ses coéquipiers déserteurs, il semble que l’époque voulait que « chacun cache quelque chose au fond de son cœur », raconte Adrian. Il est impossible de se livrer, même à des coéquipiers ou amis. Il ignore alors que six de ses coéquipiers ont la même idée en tête.

Sélection et désertion

Suka et ses coéquipiers, les cheveux aux épaules, signe de changement, finissent par arriver le vendredi matin, via Zurich et Genève et non la veille au soir, comme prévu. A l’aéroport de Roissy, ne descendent de l’avion que treize joueurs sur les seize partis de Tirana. Profitant d’une nuit d’hôtel imprévue sur les bords du lac Léman, où la sélection trouve refuge après avoir manqué la correspondance pour Paris, Eduard Kaçaçi, Lorenc Leskaj et Genc Ibro s’éclipsent, comme tant d’autres auparavant.

La sélection albanaise, ou ce qu’il en reste, descend à l’hôtel Concorde Lafayette, dans le 17e arrondissement de Paris. Au programme, entraînement la veille du match et visite des monuments phares de la capitale. Les joueurs découvrent Paris. Dans leurs têtes ils s’imaginent déjà prendre telle route, rejoindre telle gare, atteindre telle destination.

Adrian profite de ces moments de détente pour s’exprimer à la télévision française et donner son avis sur la politique de son pays. Il déclare à demi-mot son intention de prolonger son séjour en France, après la rencontre. Une sortie qui n’est pas du goût des émissaires du régime qui accompagnent la sélection. « L’oeil de Tirana » fait savoir au sélectionneur, Biekush Birce, qu’Adrian ne jouera pas face aux Bleus, le soir-même.

Entre désertions et punitions, c’est une équipe complètement remaniée qui se présente face aux Bleus pour ce match qualificatif pour l’Euro 1992, en Suède. Seuls trois joueurs albanais présents au match aller sont sur la feuille de match. Difficile dans ces conditions de rivaliser avec l’équipe ultra-offensive mise en place par Michel Platini : Cantona, Cocard, Papin et Vahirua forment le quatuor offensif des Bleus qui corrige finalement l’Albanie 5 à 0, grâce notamment à deux magnifiques coup-francs de Franck Sauzée.

Adrian Suka ne conserve aucun maillot de la sélection albanaise. Ses tuniques rouges, il les échange avec celles de ses adversaires : Suède, Grèce…Un carton rempli de ces reliques est rangé dans son garage. Des maillots de chacune des équipes qu’il affronte. Toutes, à l’exception de la France. Après la rencontre, Franck Sauzée refuse de lui donner son maillot. A 23 ans, pour ce jeune albanais qui a décidé de rester en France, ce maillot a pourtant une valeur inestimable.

Dimanche matin, lendemain de match, Paris est déserte et la sélection compte deux nouveaux absents. Ilir Képa rejoint la Belgique avec un groupe de réfugiés tandis que Josif Gjergji, titulaire au milieu la veille au soir, fait parler de lui aux infos : blessé dans un accident de la route dans la Sarthe, alors qu’il fuit avec deux autres réfugiés, il est identifié grâce au maillot de Jean-Pierre Papin qu’il porte sur lui.

Depuis leur hôtel de la Porte Maillot, Adrian et ses coéquipiers restants se rendent à l’Ambassade d’Albanie, Avenue Marceau, dans le 16e arrondissement, pour voter pour la première fois de leur vie. Un vote expatrié, « pour la démocratie et pour la liberté ».

S’il regrette de n’avoir pu fouler la pelouse du Parc des Princes, c’est la joie qui prédomine chez Adrian Suka, à l’idée de rester en France. Un sac de foot sur l’épaule et quelques dollars en poche, Adrian prend la direction de la Gare Montparnasse. Son coéquipier au Dinamo Tirana, Rudi Vata, fait un bout de chemin avec lui. Il s’arrête au Mans. C’était « la route de l’Ouest », comme il l’appelle. Adrian pousse jusqu’à Nantes. A son arrivée, il va s’enregistrer au Centre Nantais d’Hébergement des Réfugiés.

Le début d’une nouvelle vie

Sans attaches et sans savoir dire bonjour, c’est le début de quelque chose. D’une nouvelle vie. De ce pays qu’il a choisi, il ne connait rien, à part quelques histoires lues dans les livres et vues dans les films. Pendant un temps, Adrian garde contact avec ses partenaires d’exil, avant de tourner la page.

Professionnel, Adrian continue de s’entraîner malgré une pause dans le cheminement de sa carrière. Il ne s’arrête jamais de jouer, part à la rencontre des gens qui tapent la balle dans les « city-stades » de Nantes. Le foot est un milieu dans lequel il ne rencontre aucune difficulté à pénétrer, car« c’est un langage à part entière ».

Des responsables du foyer de réfugiés lui décrochent un rendez-vous avec Robert Budzynski, directeur sportif du FC Nantes de l’époque. Il se retrouve dans son bureau, à la Jaunelière, camp d’entraînement des Nantais, où il croise le champion du monde argentin, Jorge Burruchaga, qui joue sa dernière saison avec les Canaris. Budzynski contacte de nombreux clubs de D2 et D3.

Suka est finalement recruté par Saint-Lo (Manche), club de National 1 (National aujourd’hui). En championnat, il croise Christian Gourcuff, qui vient de reprendre les rênes du FC Lorient. Il assiste à l’éclosion des jeunes talents du FC Nantes et futurs joueurs de l’équipe de France : Pedros, Karembeu, Ouédec, Desailly, emmenés par Jean-Claude Suaudeau.

L’acclimatation se fait petit à petit. Il découvre la France, l’envie d’acheter une voiture, de faire un peu la fête. Ces côtés positifs sont un handicap pour la deuxième partie de sa vie : son métier de footballeur. Adrian dit avoir toujours respecté le foot, mangé des pâtes sans sel ni beurre, mais considère qu’il lui a manqué un soupçon de professionnalisme pour arriver plus haut et éviter les problèmes physiques.

Des blessures qu’il pense dues à son besoin de découvrir la vie, ce nouveau pays. Cette période pendant laquelle il n’est pas concentré à 100% sur le football. La tête est parfois ailleurs. D’autres priorités, comme aider une famille dans un pays en reconstruction. Des sacs de 50 litres qui partent à chaque vacances, à destination de l’Albanie.

Sa mère, qui a perdu son travail à la chute du régime, vient lui rendre visite à St-Lo. Usée par la propagande, lorsqu’elle aperçoit les gens dans la rue qui partent au travail, elle déclare à Adrian : « c’est ça l’ennemi qui veut nous tuer ? ». Adrian est ému et choqué par la fracture entre ce qu’il appelle « deux mondes ».

A l’été 93, transféré à Laval, en deuxième division, Adrian profite de la trêve hivernale pour rendre visite à sa famille restée en Albanie. Au moment de regagner la France pour reprendre les entraînements en Mayenne, il s’aperçoit qu’il est seul dans l’avion. Quelques mois après le début de la démocratie, les lignes récemment ouvertes qui relient l’Albanie à la Suisse et à l’Italie sont désertées.

Les flux ralentissent à mesure que les principaux pays d’accueil prennent des mesures de restriction. L’Allemagne et l’Italie signent des accords de coopération avec l’Albanie, pour que les émigrés albanais acceptent de retourner travailler au pays.

Le fossé creusé entre son pays d’origine et son pays d’accueil le saisit. A Laval, il se souvient de son premier salaire de joueur pro : 56 000 francs par mois. Le président Jean Py lui propose aussi de meubler toute sa maison. Au moment de signer, Adrian est étonné de voir le banquier qui attend derrière la porte. Signe d’un changement de régime : le passage du communisme au capitalisme. C’est la découverte des châteaux, de la thalassothérapie et des massages tous les jours.

À cette époque, Adrian est marqué par sa rencontre avec celui qu’il qualifie de « meilleur coach de sa vie » : Michel Le Milinaire. L’un des fondateurs du Stade Lavallois et coach mythique du club de 1968 à 1992. Il ne passe que quelques mois à ses côtés, avant que Le Milinaire ne soit remercié par la nouvelle direction du club, mais est bluffé par le personnage. En cachette, Adrian prend en note les séances, les exercices et les discours.

Lorsqu’il regarde en arrière, l’ex-international albanais a peu de regrets. De l’Albanie, à Saint-Lô, en passant par Laval, Saint-Leu-la-Forêt, Cherbourg et l’Entente-Sannois-Saint-Gratien, il ne garde presque que de bons souvenirs. Il se serait peut-être vu tenter sa chance en Allemagne. Un jeu plus ouvert, moins de duels, plus dans son style de passeur. Ce qu’il n’arrive pas à comprendre, c’est cette blessure contractée au meilleur moment de sa vie de footballeur. Six mois éloigné des terrains qui précipiteront son départ de Laval et entraîneront son prêt à Saint-Leu (National).

Sa plus longue expérience, c’est à l’Entente Sannois-Saint-Gratien qu’il la vit. Seize années. De joueur à entraîneur, en passant par jardinier pour la ville de Saint-Gratien. Il connaît les joies de montées successives, jusqu’au National et l’honneur de voir l’un des stades de la ville porter aujourd’hui son nom. A l’Entente c’est différent. Ça colle. Tout le monde tire dans le même sens. On frappe à côté, le vent fait rentrer la balle dans le but. La chance. Comme la chance, de Trézéguet contre l’Italie en 2000. Cela ne s’explique pas.

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L’Albanie en France, à l’Euro

Adrian se souvient des ambitions de la sélection lorsqu’il était joueur. Jamais, lui et ses partenaires n’imaginent remporter quelque chose. Avant les matches, il y a l’envie de gagner, bien sûr, mais surtout celle d’apprendre, de découvrir, de voir quelque chose. Une curiosité née du jeu pratiqué par l’adversaire. « On est loin de la mission professionnelle du footballeur, qui est d’atteindre quelque chose », reconnaît Adrian.

Il est conscient des nombreux manques de l’équipe, dans tous les compartiments du jeu et surtout, dans le comportement. Mais il sent qu’un pallier va être franchi. Une suite logique pour une terre qui aime le foot. Sur le niveau de l’équipe actuelle, Adrian fait un constat : des vingt-trois joueurs sélectionnés pour l’Euro en France, seuls les deux gardiens remplaçants évoluent dans le championnat albanais.

Même si l’on peut parler de fuite des talents, en s’ouvrant au monde, l’Albanie a permis à ses joueurs d’évoluer dans de grands championnats européens, ce qui n’était pas possible du temps de Suka. Le footballeur albanais a aujourd’hui toutes les connaissances nécessaires, il est international. L’international albanais qui va jouer la France, n’a aucune crainte de jouer la France. Même si le niveau global de l’équipe de France est supérieur à celui de l’Albanie, même si le style de jeu des Aigles est plutôt défensif, les joueurs n’ont plus le complexe d’infériorité des générations précédentes.

Il se souvient du sélectionneur de l’époque, Bejkush Birçe, « un super entraîneur, un héros », selon lui. « Sans aucune lecture de l’étranger, sans aucune expérience professionnelle, il a été capable d’entraîner, de mener un groupe d’hommes », c’est pour lui incroyable. Un sélectionneur qui déclare à l’époque qu’« un changement radical est nécessaire » et qu’« il faut donner au football les moyens de ses ambitions, en développant des structures et des équipements adaptés. »

A la chute du régime communiste, la priorité n’est pas de construire ou reconstruire des stades, de développer un championnat de football. Adrian se rappelle d’un déplacement en Suède en 1989 avec l’équipe d’Albanie, sans protège-tibias. Un voyage pour rien. La fédération ne pouvait les lui fournir.

Aujourd’hui, Adrian n’a plus d’attache en Albanie. Sa famille proche l’a rejoint dans la banlieue ouest de Paris. Ses oncles, tantes, cousins et cousines ont émigré en Grèce, en Allemagne, en Italie et aux Etats-Unis. Seul un vieil oncle est resté. Cet été, Adrian emmènera sa famille profiter des plages croates et monténégrines, « plus sûres pour ses filles que l’Albanie », selon lui.

Il se sent plus engagé dans la vie politique française qu’albanaise. Aujourd’hui, ceux qui gouvernent là-bas, sont tous ses meilleurs copains de classe. Le président du pays, Bujar Nishani, le maire de Tirana… Ils ont fréquenté la même université. Mais le lien est rompu. Y retourner et s’investir en Albanie ? Adrian se sent bien ici. Il a des projets. Il organise des excursions sur le Mont Blanc.

A l’époque, dans une ville de Tirana qui compte près de 400 000 habitants, il est impossible pour Adrian de marcher dans la rue sans qu’une foule de supporters du Dinamo ne vienne l’encercler. Aujourd’hui, lorsqu’il s’arrête dans la capitale albanaise, il passe inaperçu. Peut-être l’absence de cheveux qui le caractérise aujourd’hui. « J’en avais à l’époque », ironise-t-il. Cette nouvelle condition d’étranger le fait un peu souffrir. C’est aussi pour ça que ses visites au pays sont moins fréquentes.

Dans son bureau de la mairie de Saint-Gratien, Adrian s’estime heureux du sort qui lui a été réservé et ne cesse de marteler que la France est une terre d’accueil. Il se sent bien ici. Les bains de mer en guise de douche après les entraînements semblent presque appartenir à la mémoire de quelqu’un autre.

M.R

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