Estadio Monumental – Buenos Aires – Argentine – le 25 octobre –

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Remontant la Avenida del Libertador, rue interminable laissant entrevoir le colosse de pierre vieillissant, je repère des familles aux couleurs du club local. Des tracts circulent. La campagne électorale du président du club de River Plate bat son plein. Je me fais discret sous la tension ambiante. Une atmosphère de corruption règne autour du stade. J’aperçois le guichet où des policiers s’agglutinent pour récupérer leur paye des jours de match, des heures sup : une manne lorsque l’on touche 6 000 pesos (650 euros) par mois !

Après la fouille, j’accède à la tribune Centenario derrière le but. Instinctivement, je cherche les supporters de Boca Juniors. Ils sont au-dessus de moi, dans une cage grillagée, détenus pour quelques heures. Dans ce stade, je revois la victoire en coupe du monde 1978 face à la Hollande, les acclamations couvrant les tortures infligées par le régime de Videla. Malgré la vétusté, une chaleur émane de ce lieu où la passion semble exacerbée. La rivalité des deux clubs est palpable : River Plate, le club bourgeois et Boca Juniors, le club populaire.

Si de la Boca et de ses docks respire la pauvreté, le club de River Plate est né dans ce même quartier. Les supporters ruisselant de sueur, au stade plutôt qu’à l’église, adulent leur club, persuadés que les miracles naissent dans la cancha et que les prières ne se justifient qu’au terme du match quand plus personne n’y croit.

Deux heures encore. Un soleil printanier parcourt le stade, une odeur de choripán flotte dans l’air. Ambiance de fête et atmosphère pesante. On s’agite pour ne rien manquer. Je m’installe au hasard dans la partie basse. Une banderole « Boulogne » jaillit en hommage au libérateur Juan de San Martin qui a fini à Boulogne-sur-Mer. Je monte plus haut. Les irréductibles s’agglutinent debout dans le bas de la tribune. Mon voisin de strapontin s’étonne du nombre de touristes pour un Superclasico. Je reconnais en être un et voudrais presque m’en excuser. Nous discutons de nos origines. Il s’appelle Ignacio, Nacho pour les intimes. Un trentenaire aimable, loin de l’archétype du supporter qui, malgré sa haine de l’adversaire, déplore la violence, m’expliquant qu’en face, dans la Cancha Popular, sont rassemblés les « hooligans » de River dénommés Los Borrachos del Tablón, ultra-violents et craints dans toute l’Argentine.

Si Boca Juniors annonce son itinéraire à la police, Los Borrachos del Tablón débarquent sans crier gare, protégés par des sommités proches de la fédération et des pontes de la police qui les laissent agir et organiser des vols durant les matchs. En 2011, les frères Schlenker, leaders de ces supporters, ont été condamnés à perpétuité pour un assassinat.

En ouverture, les espoirs s’affrontent devant une foule peu compacte mais déjà active. C’est un football rapide, technique, fait d’accrochages. Boca s’impose. Un signe peut-être… 16 h 15, le stade explose. Cris, chants, applaudissements : chacun tient son rôle. Une connivence palpable entre tous, derrière leur équipe. Les fumigènes embrasent le Monumental qui n’a jamais aussi bien porté son nom.

Les supporters de River Plate entonnent des chants pour les supporters visiteurs, un hymne aux « Boliviens » insulte raciste visant de lointaines origines indigènes de ces présumés voyous. Quel que soit le pays, les cons se ressemblent. Place au jeu.

À l’entrée des joueurs de River, je doute de la résistance du vieil édifice. Le mouvement uniforme de la foule m’entraîne également. Les joueurs de Boca Juniors entrent à leur tour, conspués. Les supporters de River Plate entonnent des chants pour les supporters visiteurs, un hymne aux « Boliviens » insulte raciste visant de lointaines origines indigènes de ces présumés voyous. Quel que soit le pays, les cons se ressemblent. Place au jeu.

Des stars s’opposent : à River Plate, Ortega et Gallardo. Pour Boca Juniors, le vétéran Riquelme et l’attaquant vedette Palermo. Très vite, une occasion pour River. La foule se lève en silence pour ne pas effrayer le tireur. River bouillonne. Le match est lancé.

Dixième minute, une action époustouflante : succession de passes, louche par-dessus la défense, le jeune Diego, au nom prédestiné, envoie le ballon dans la lucarne. Un but magnifique, mais refusé pour hors-jeu. Le public gronde, Boca souffre, Ignacio est concentré.

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Une barre métallique tombe de la tribune de Boca. Inquiétant. De l’engagement et des gestes excessifs par défi. Les « olés » fusent. Puis Gallardo s’écroule et l’arbitre désigne aussitôt le point de penalty. Ignacio jubile, je reste prudent par expérience. Tout s’accélère. Ortega le tire. Le gardien de Boca Juniors se détend et détourne. Le public s’agace. À deux pas, je repère deux couples. Malgré les maillots de River Plate, une des femmes a applaudi l’arrêt du gardien. Aussitôt les insultes fusent, le match passe au second plan. « Hija de puta, esta del Boca ». Nul besoin d’être bilingue. Ici c’est River Plate, ici on ne plaisante pas. Ils quittent furtivement le stade. Deux minutes plus tard, coup franc pour River. Gallardo s’élance et marque ! Le stade exulte. Ici on dit « GOLAZO ».

C’est la mi-temps. Hamburgers et cacahuètes, journaux lancés en confettis pour accueillir à nouveau les joueurs. La fête ne cesse jamais. River perd un défenseur, Villagra, expulsé pour une agression sur Riquelme. Le visage d’Ignacio se fige malgré le but d’avance. Plus tard, Palermo, surnommé El Loco, égalise à la suite d’erreurs défensives. Le stade se crispe. Peu d’occasions et le poteau sauve el Pato. River peut y croire de nouveau : un carton rouge partout. Caceres, ex-joueur de River, est expulsé pour un violent tacle sur Ortega. Le stade jubile et reprend espoir. Mais la rencontre s’étiole et n’offre qu’accrochages et gestes d’antijeu. À la fin du match, les supporters de River Plate déçus se contentent du résultat. Après une attente interminable, nous quittons le stade. Avalé par une marée humaine qui me broie et me recrache sur l’avenue principale, je rejoins l’auberge à pied, les coordonnées d’Ignacio en poche. Comment imaginer, à cet instant, la descente en deuxième division et la chute de ce club mythique.

M.R

« Mon plus beau match de football… » article publié dans la revue mouvements n°78

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